Racontez nous l’histoire du clown Smol 

FS : J’ai commencé le clown il y a cinquante ans, d’abord par la pantomime avec mon père. Je suis enfant de la balle, mon père était homme de théâtre, scénographe, mime… 
Plus tard j’ai monté mes premiers spectacles avec mon frère Olivier ; nous étions plutôt des mimes à accessoires et on parlait en grommelots, ce qui nous démarquait complètement des puristes de la pantomime ! On jouait dans les théâtres mais on est arrivé au clown par les techniques de cirque, on s’est formé à la vieille école : monocycle,  jonglage, musique... Nos maîtres étaient Dimitri et Les Colombaioni, des artistes qui avaient beaucoup de techniques. On ne parlait pas à l’époque de l’intériorité du clown, de son personnage.  On était clowns voilà ! Les Frèrsmol ont beaucoup tourné puis on s’est séparé.
Le clown Smol est né en 1981 avec un premier solo Smol clown objet, accompagné par les musiciens Pierre-Marie Cuny puis Jean-Marie Koltès. Je suis un clown à accessoires, j’ai toujours adoré les objets… J’ai toujours essayé de les transformer, pas au sens plastique du terme, mais en leur imaginant des usages nouveaux. 
Le clown Smol, je l’ai cherché tout le temps. J’ai changé de nez vingt-cinq fois, de costumes vingt-cinq fois. J’ai fait mille clowns. Mais on y retrouvait forcément la même pâte, la même gestuelle. La gestuelle est mon langage. Smol parle peu ou bien s’exprime en grommelots. Ensuite sont venus Smol is beautiful qui s’est joué plus cinq cents fois et Eclaboussures coproduits par le TNS.
Puis il y a eu la rencontre avec Roland Schön en 1992. Nous avons, entre autres, monté Les oiseaux architectes et Grigris, que nous avons joué presque mille fois. 
Aujourd’hui j’ai envie de faire des rencontres, des expériences avec des gens dont j’aime le travail mais mon clown Smol, je crois que j’ai mis un petit bémol dessus. Dans Toc, toc, toc ! un de mes derniers solos, je me coupais le nez, je tuais mon clown ! 

 

 

Votre rôle dans La dernière bande est-il une première pour vous dans une pièce du répertoire ?
FS : J’avais un temps envisagé de monter En attendant Godot avec Raymond Roumegous. Cela ne s’est pas fait.  J’ai eu quelques expériences de théâtre à une époque où je me cherchais. Une fois j’ai dû apprendre un texte qui m’emmerdait ! Et puis faire trois pas à gauche, quatre pas à droite… (soupir). Le metteur en scène a bien vu que je me faisais chier et j’ai arrêté. J’ai refusé d’autres choses depuis parce que je n’accrochais pas au texte.
En fait je rêvais d’un Beckett. Smol a toujours penché vers le clown beckettien plutôt que vers l’Auguste de cirque. Je me sens plus proche de Buster Keaton ou de Chaplin que des Marx ou de Laurel et Hardy, qui sont plus « tarte à la crème ». 
Quand j’ai lu La dernière bande  je me suis dit : ce personnage je l’adore ! Et puis ce côté clown me plaisait. Ça me plaisait aussi de parler. Il faut que je m’amuse et que je puisse faire des propositions. Dans La dernière bande,  je m’amuse ! Étrangement d’ailleurs, parce que les didascalies sont scrupuleusement respectées. 

 

La description de Krapp est un « appel du pied » de Beckett au clown. Dès lors, comment peut-il se couler dans les didascalies et dans les mots d’un auteur ?  
FS : Ce que Beckett décrit dans les didascalies avec les objets, la table, les tiroirs, la banane, c’était déjà mon univers en fait. Après, le rythme, ce n’était pas forcément le mien. Je pense que sans l’aide d’une metteur en scène, j’aurais fait plus d’impro et  je me serais peut-être ennuyé. Ce qui me plait, c’est qu’il y a une belle rigueur et que Cécile me laisse des plages d’improvisation intérieure. 
Beckett décrit beaucoup mais n’écrit pas tout. Par exemple, il dit que Krapp mange une banane mais la manière de l’éplucher n’est pas précisée; il parle d’une table avec des tiroirs mais on est libre d’ajouter des gags autour de ça ! 
Le texte est fabuleux : il y a peu de mots, mais mille manières de le jouer. C’est la force de Beckett; Et moi qui étais un clown sans texte ça m’a beaucoup plu d’en avoir un à décortiquer.

 

Comment un clown peut-il se « plier » aux intentions d’un metteur en scène ? 
FS : Ça s’est fait naturellement. J’ai une grande confiance en Cécile. Je trouve qu’elle dirige très, très bien. Elle est exigeante tout en laissant cette fragilité qu’elle connaît parce qu’elle est clown. J’ai rarement été dirigé comme ça, c’est un vrai travail de mise en scène, avec une vision globale. C’est différent du rôle de regard extérieur que je sollicitais sur mes solos. Elle m’a laissé mon clown, pour trouver la manière de marcher par exemple. Elle me donnait des intentions ça m’a rassuré, mais sans me serrer le kiki ! Et puis, elle est clown et elle sait qu’on peut jouer sur l’accident, qu’il est porteur. Les comédiens, les metteurs en scène ne savent pas ça ! Et ça la fait rire, on essaie de se surprendre. C’est un échange. C’est un joli travail…
Chaque fois que je joue, je trouve des petites choses. Mais elle ne sont pas liées aux réactions du public car le personnage, lui, n’en joue pas et ça a été dur pour moi au départ. Ce quatrième mur il est terrible !  Par contre Cécile m’encourage à jouer avec les bruits extérieurs (de la rue, de la pièce à côté …) qui me déstabilisaient au départ. Et ça m’a plu, ça m’a aidé à me concentrer sur le personnage, sur sa bulle.

 

Comment s’est passé le travail sur la bande ?
FS : Quand j’ai lu la pièce, je me suis dit : chic, il n’y a pas beaucoup de texte, la plupart est déjà enregistré. Sauf que Cécile m’a demandé d’apprendre aussi le texte de la bande ! Apprendre un texte est un exercice difficile pour moi. C’est peut-être pour ça que mon clown ne parlait pas. Mais Cécile m’a laissé mes repères. Quand on a enregistré, j’avais le texte sur plusieurs pupitres ; j’ai circulé de l’un à l’autre, je ne lisais pas forcément mais j’avais mes « pompes », ça me rassurait. 

 

Il n’y a pas eu de trucage pour la voix ?
FS : Non j’ai l’habitude du travail de la voix car je fais souvent des doublages pour Arte et ça me passionne. Je sais rajeunir ma voix, l’alléger, monter dans les aigus. Xavier Jacquot ensuite a cherché  différentes couleurs de sons, essayé différents micros… Je garde un souvenir formidable de ces dix jours de répétition.

 

Comment avez-vous creusé au-delà des signes extérieurs du clown ?
FS : Pierre Etaix a dit : « Le clown n’est pas un comédien, il est sa propre caricature ». Krapp est aussi ma caricature, il a quelque chose de moi. Je mets le maximum de moi, de mon histoire. Et puis cette année j’ai l’âge du personnage ! 
Une grande partie du texte est en écoute et cela me permet de rentrer dans des histoires comme comédien. Là j’ai découvert des choses, en moi, que je ne connaissais pas. Faire passer des émotions comme ça, je n’avais jamais fait. 

 

Que dire aux spectateurs qui pensent que le sujet de la pièce est trop grave, que Krapp est trop désespéré ou désespérant pour être porté par un clown ? 
FS : Mais enfin pourquoi le clown n’aurait pas le droit de parler de choses graves ?! Le clown n’est pas forcément quelqu’un qui fait rire, mais sourire. Pour moi le sourire est plus important que le rire. Dans tous mes spectacles j’ai parlé de guerre, du nucléaire, de la mort, du suicide, du rapport à Dieu. C’est ce que j’aime bien aussi chez Cécile et sa clown Mademoiselle Maria K. Plus j’avance, plus j’ai envie de raconter des choses graves mais de manière poétique pour les rendre plus légères. Mon rapport à la mort est toujours très présent dans mon clown. 
À partir du moment où on comprend les choses graves, je pense qu’on peut en parler. « Devenir clown c’est devenir poète » dit François Cervantès et les poètes parlent de choses graves aussi. Si Beckett a écrit ces didascalies et ce début de dix minutes de gags, ce n’est pas pour rien ! 
Si je le jouais grave je m’emmerderais et je pense que Beckett ne l’a pas écrit comme ça. Il y a une poésie clownesque qui est liée à ce personnage, à cette fragilité, cette ironie. Il est très lucide,  même s’il y a des choses qu’il regrette. Krapp est toujours dans l’espoir de quelque chose qui va arriver. C’est cette poésie des clowns, il y a toujours une pirouette. Il a un petit rire sur lui-même, même si le temps est passé, même s’il ne va plus rien enregistrer, que ça l’emmerde. Il n’a plus rien à raconter mais il y a quand même un autre espoir. Quand il dit « Sois de nouveau », pour moi il dit « Bats-toi pour retrouver cette étincelle » ! Je crois que l’étincelle n’est pas éteinte alors que souvent, dans d’autres mises en scène, Krapp est éteint. J’essaie de lui donner encore cette petite lueur.