Comment expliquez-vous l’évidence qui vous a poussée à envisager François Small, dit Smol, dans le rôle de Krapp ?

CG : Smol clown muet, a marqué l’histoire du clown et du théâtre d’objet. Chez Beckett  plus qu’ailleurs encore, le silence c’est du texte. François a eu plusieurs vies, d’artiste et d’homme. Je savais qu’il offrirait à Krapp une alchimie lunaire tout à fait singulière, de tendresse et de violence. Nous avons quelques années de complicité artistique puisque nous avons travaillé ensemble sur mes deux précédentes créations. Sauf qu’il était dehors et moi sur le plateau. François attendait Beckett depuis vingt ans. Il aura l’âge du rôle cette année, c’était le moment ! S’il avait dit non, je serais passée à autre chose.

 

Quel regard portez-vous, à travers lui et votre mise en scène, sur ce personnage ?

CG : Clowns tous deux, c’est par ce prisme que nous sentons, vivons, comprenons Krapp. Cela va dans le sens des indications de Beckett sur le personnage dans les didascalies qui ouvrent la pièce. Mais ici François n’est pas son propre auteur comme il a pu l’être sur ses spectacles, il lui a fallu absorber ces corps étrangers que sont les mots et les actions d’un autre. Cela n’empêche pas sa composition d’être viscérale, ancrée dans sa spontanéité. Il y a une proximité naturelle avec l’écriture de Beckett et notre univers clownesque, elle nous est familière.

 

Monter Beckett, c’est donner à voir et à entendre un auteur très singulier, et désormais classique, du répertoire contemporain. Pourtant il rebute encore parfois…

CG : Ça a été mon cas ! Il fut une époque où Beckett m’emmerdait ferme, où je pensais que son écriture était l’affaire de spécialistes « beckettistes » et pas la mienne!
La dernière bande est une de ses pièces les plus abordables. Elle touche et amuse toutes sortes de gens, quelques soient leur âge, leurs références et leur rapport au théâtre. Et je dois dire en particulier que la réception des ados a dépassé nos espérances les plus optimistes ! Comme les adultes, ils ont accepté de se rendre disponibles à ce début lent, de se laisser gagner par une émotion qui arrive progressivement, « par couches sédimentaires ».

 

Et comment l’expliquez-vous ? 

CG : L’écriture n’est pas monolithique, il y a au moins trois univers qui se croisent, voire se court-circuitent : le burlesque, la dramatique radio et le théâtre d’acteur. On suit trois âges, trois étapes de la vie d’un homme : soixante-neuf ans,  trente-neuf et vingt-cinq ans. Et Krapp est la somme de tous ces âges, il est trois hommes en un. J’aime ça, quand il n’y a pas de cases pas de frontières. C’est pour ça que j’aime les clowns. Même les vieux clowns ont l’air d’enfants et les tout jeunes sont parfois si fatigués qu’ils ont cent ans.

 

Qu’est-ce qui se joue de fondamental, selon vous, dans ce monologue ?

CG : C’est la vie d’un homme à l’état substantiel qui se joue. Avec une part d’intimité secrète que chaque spectateur peut inventer. « Avec toute cette obscurité autour de moi je me sens moins seul » dit Krapp. C’est le sentiment que j’ai quand la lumière s’éteint dans une salle de spectacle.
La représentation nous renvoie à notre propre rapport à la solitude, aux autres. Nécessité ou contrainte ? Nous renvoie à l’engagement de l’artiste. Jusqu’où la radicalité doit-elle aller ?
Auteur sans succès, Krapp a fait ses choix. Qui sait si à un moment dans le « feu » de l’écriture, il n’a pas effleuré le sublime ? La frontière est si ténue parfois entre le génie et le pathétique, la grâce et le ridicule…

  

Qu’est-ce qui vous touche particulièrement dans cette pièce ?

CG : Les deux tiers du texte sont donnés par la bande magnétique, le journal intime sonore de Krapp. Cette idée géniale permet une incursion concrète, charnelle, du passé dans le présent. La voix est le prolongement du corps et pourtant elle est immatérielle, on ne peut pas la toucher, la dessiner, ni la sculpter. L’enregistrement permet ce miracle, d’en garder la trace, de la fossiliser même quand le corps n’est plus. La voix sans l’image, ouvre une part d’imaginaire pour l’auditeur. Comme Krapp, il peut s’y abandonner dans le cocon rassurant de la salle obscure… Ça me bouleverse.